Enquête d’attribution
Sainte Praxède : un véritable Vermeer ?
Une signature, une copie d’après un peintre florentin et un blanc de plomb étonnamment proche de celui de Diane et ses compagnes : ce tableau de 1655 concentre tout ce que l’attribution peut avoir de passionnant — et d’incertain.
Des indices matériels sérieux rapprochent la toile des premières œuvres de Vermeer, mais aucun ne constitue une preuve absolue de sa main. Le National Museum of Western Art de Tokyo la présente aujourd’hui sous la formule prudente « Johannes Vermeer (attribué à) ». La position la plus fiable consiste donc à parler d’un tableau attribué à Vermeer, et non d’un original unanimement accepté.
Regarder avant d’attribuer
Une sainte recueille le sang des martyrs
La scène est beaucoup plus violente que ne le laisse d’abord croire son calme solennel. Praxède, chrétienne romaine traditionnellement associée au soin des persécutés, presse une éponge imbibée de sang au-dessus d’un vase. Derrière elle gît le corps décapité d’un martyr. Le crucifix tenu contre sa poitrine relie ce geste concret — recueillir le sang — à l’idée de sacrifice et de mémoire.
Le peintre construit un contraste puissant : l’étoffe rouge-orangée absorbe presque tout le regard, tandis que la peau pâle et le vase clair forment des points de lumière. Le visage incliné ne cherche pas le spectateur. Il installe une concentration intérieure, très différente des scènes domestiques silencieuses qui feront plus tard la célébrité de Vermeer.




Le nœud de l’affaire
Une copie directe d’après Felice Ficherelli
La composition ne naît pas de rien. Elle reprend presque figure pour figure une Sainte Praxède du Florentin Felice Ficherelli, dit Il Riposo. Même inclinaison du corps, même masse de draperie rouge, même vase, même martyr et même architecture : la dépendance est trop étroite pour être fortuite.
Copier une œuvre était une pratique normale de formation. Pour un jeune peintre de Delft, reproduire un modèle italien pouvait aussi constituer une manière d’apprendre le grand genre de la peinture d’histoire. Mais une question demeure : comment Vermeer aurait-il connu l’original de Ficherelli, peint en Italie ? Par la toile elle-même, par une version circulant aux Provinces-Unies ou par un intermédiaire aujourd’hui perdu ? Aucun document ne tranche.

Ce qui change dans la version attribuée à Vermeer
- Une lumière plus froide et plus franche modèle le visage et les bras.
- Les rouges paraissent plus saturés et les contours parfois plus fermes.
- Le format vertical et la monumentalité donnent davantage de poids à la figure.
- Le nom « Meer » et la date 1655 figurent en bas à gauche.
- Les différences restent cependant celles d’un copiste interprétant un modèle, pas une signature stylistique incontestable.
La comparaison visuelle permet d’établir la relation entre les deux compositions ; elle ne suffit pas à nommer le copiste.
Chronologie critique
De Ficherelli à « Vermeer attribué »
La toile porte « Meer 1655 » en bas à gauche. Si l’inscription est originale, elle placerait l’œuvre au tout début de la carrière de Vermeer, vers vingt-deux ans.
Le tableau appartient à Erna et Jacob Reder. Son histoire avant le XXe siècle reste lacunaire, faiblesse importante pour une attribution ancienne.
Présentée à New York dans une exposition sur le baroque florentin, l’œuvre est alors donnée à Ficherelli. Lors de l’examen au Metropolitan Museum, l’inscription attire l’attention.
Albert Blankert y voit une copie d’après Ficherelli. Arthur K. Wheelock Jr. défend au contraire l’attribution à Vermeer et l’intègre pleinement à son étude de 1986.
La toile figure dans la rétrospective Vermeer de Washington et de La Haye, mais les réserves ne disparaissent pas. Certains spécialistes continuent à la refuser.
De nouvelles analyses de pigments et de toile sont présentées avant la vente Christie’s. Le tableau est adjugé 6 242 500 livres sterling, frais compris, puis déposé au musée de Tokyo.
L’œuvre est réunie aux autres peintures de jeunesse dans la grande exposition Vermeer d’Amsterdam. Le musée annonce la poursuite des recherches techniques après l’exposition.
La notice du National Museum of Western Art, mise à jour en juin 2026, conserve « Johannes Vermeer (attributed to) ». Le dossier n’est donc pas présenté comme définitivement clos.
Laboratoire
Ce que la science confirme — et ce qu’elle ne peut pas prouver
Le blanc de plomb
En 2014, des chercheurs du Rijksmuseum et de la Vrije Universiteit d’Amsterdam ont étudié le blanc de plomb. Sa composition correspond mieux à une production néerlandaise qu’italienne. Plus frappant encore, certains paramètres ont été décrits comme une correspondance très précise avec le blanc de plomb employé dans Diane et ses compagnes.
Cela rend plausible une origine commune des matériaux, voire un même lot de pigment. C’est un argument fort contre l’idée d’une simple peinture florentine demeurée en Italie.
La limite logique
Un pigment n’est pas une empreinte digitale d’artiste. Deux peintres travaillant dans la même ville, achetant chez le même marchand ou partageant un atelier peuvent utiliser une matière similaire. La science situe une œuvre dans un réseau matériel ; elle ne voit pas directement la main qui tient le pinceau.
De même, le vieillissement de l’inscription indique qu’elle est ancienne et compatible avec l’histoire matérielle de la toile. Il ne suffit pas, à lui seul, à démontrer que Johannes Vermeer l’a tracée.

Les campagnes modernes associent photographie en très haute définition, macro-fluorescence X, imagerie de réflectance et diffraction des rayons X. Elles cartographient les éléments chimiques, révèlent des couches sous-jacentes et suivent les changements de composition. Pour une attribution, la meilleure conclusion naît de la convergence : provenance, support, pigments, dessin préparatoire, geste pictural, inscription et cohérence historique doivent raconter une histoire compatible.
Arguments contradictoires
Pourquoi certains spécialistes disent oui, et d’autres non
| Indice | En faveur de Vermeer | Réserve nécessaire |
|---|---|---|
| « Meer 1655 » | Le nom et la date conviennent à un jeune Vermeer. | Une signature n’est jamais suffisante ; son auteur exact reste la question. |
| Blanc de plomb | Origine néerlandaise et correspondance notable avec Diane. | Un matériau commun ne prouve pas une main commune. |
| Peinture d’histoire | Le jeune Vermeer a peint de grandes scènes religieuses et mythologiques. | La manière diffère des intérieurs mûrs et présente des traits jugés étrangers par plusieurs connaisseurs. |
| Contexte catholique | Après son mariage avec Catharina Bolnes, Vermeer évolue dans un milieu catholique. | Ce contexte explique le sujet possible, pas l’identité de l’exécutant. |
| Copie d’après Ficherelli | Une copie peut appartenir à l’apprentissage d’un jeune artiste. | Aucune preuve documentaire ne montre comment Vermeer aurait vu ce modèle italien. |


Séparer les niveaux de certitude
Faits établis et interprétations
Ce que l’on peut affirmer
- La toile reprend une composition de Felice Ficherelli.
- Elle porte l’inscription « Meer 1655 ».
- Ses matériaux ont livré des indices compatibles avec une fabrication néerlandaise.
- Elle a été tour à tour exposée comme Ficherelli, Vermeer, puis Vermeer attribué.
- Elle se trouve en dépôt au National Museum of Western Art de Tokyo.
Ce qui demeure interprété
- Que l’inscription ait été posée par Johannes Vermeer lui-même.
- Que la correspondance des blancs de plomb implique le même atelier ou le même peintre.
- Que les écarts stylistiques s’expliquent uniquement par la jeunesse de Vermeer.
- Que l’environnement catholique de Delft ait motivé ce sujet précis.
- Que Vermeer ait eu directement accès au tableau de Ficherelli.
Votre œil d’enquêteur
Comment observer le tableau en cinq passages
Repérez l’éponge, le sang, le vase, le crucifix et le martyr.
Du front aux mains, voyez comment le clair conduit le récit.
Observez leurs densités, plis, glacis et zones d’usure.
Les architectures et figures secondaires révèlent la fabrication.
Distinguez emprunt de composition et choix personnels d’exécution.
Où voir Sainte Praxède ?
Le tableau est conservé au National Museum of Western Art de Tokyo, où il est déposé par Kufu Company Inc. La notice officielle le signalait exposé dans la collection permanente lors de sa mise à jour du 9 juin 2026. Comme tout accrochage peut changer pour des raisons de prêt ou de conservation, vérifiez la page du musée avant votre visite.
L’œuvre dans votre intérieur
Explorer Vermeer sans effacer le doute
La reproduction proposée reprend précisément la toile étudiée et conserve dans son titre la mention « attribuée à Johannes Vermeer ». Cette prudence fait partie de son histoire : elle n’enlève rien à la force visuelle de la sainte, mais évite de transformer un débat en certitude commerciale.
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Questions fréquentes
FAQ sur Sainte Praxède
Sainte Praxède est-elle officiellement reconnue comme un Vermeer ?
Pas sans réserve. Le National Museum of Western Art emploie « attribué à Johannes Vermeer ». Certains spécialistes l’acceptent, d’autres la refusent : il n’existe pas de consensus complet.
Pourquoi le tableau est-il daté de 1655 ?
Une inscription « Meer 1655 » figure en bas à gauche. Cette date correspond au début de la carrière connue de Vermeer, mais l’interprétation de l’inscription reste au cœur du débat.
Qui était sainte Praxède ?
Selon la tradition chrétienne, Praxède était une Romaine qui secourait les chrétiens persécutés et recueillait le sang des martyrs pour leur assurer une sépulture digne.
Le tableau est-il une copie ?
Sa composition dérive directement d’une Sainte Praxède de Felice Ficherelli. « Copie » décrit ici la relation au modèle ; cela ne détermine pas l’identité du copiste.
Que prouve le blanc de plomb ?
Il soutient une origine matérielle néerlandaise et présente une forte proximité avec celui de Diane et ses compagnes. Il ne prouve pas à lui seul que Vermeer a peint la toile.
Pourquoi l’œuvre ne ressemble-t-elle pas aux intérieurs de Vermeer ?
Si elle est de lui, elle appartientrait à sa jeunesse, quand il travaillait encore dans le registre ambitieux de la peinture d’histoire. Cet écart nourrit néanmoins les objections stylistiques.
Quel prix a atteint Sainte Praxède ?
Christie’s l’a vendue à Londres le 8 juillet 2014 pour 6 242 500 livres sterling, frais compris. Le prix de marché ne constitue évidemment pas une preuve d’attribution.
Où se trouve le tableau aujourd’hui ?
Il est en dépôt au National Museum of Western Art de Tokyo, sous le numéro DEP.2014-0001.
Une future analyse pourrait-elle trancher ?
Elle peut renforcer ou affaiblir certaines hypothèses grâce aux couches picturales, aux pigments et aux gestes préparatoires. Mais l’attribution restera toujours une synthèse entre science, histoire et connaissance stylistique.
Sources principales
Notices et recherches institutionnelles
- National Museum of Western Art, Tokyo — notice de Saint Praxedis : attribution actuelle, dimensions, technique, provenance, expositions et bibliographie.
- Christie’s — vente du 8 juillet 2014 : historique de l’attribution, résultats d’analyses et prix d’adjudication.
- Rijksmuseum — Vermeer Technical Studies : méthodes d’imagerie et objectifs de la recherche technique.
- Rijksmuseum — bilan de l’exposition Vermeer 2023 : poursuite annoncée des recherches sur les peintures de jeunesse.
- Mauritshuis — Diana and her Nymphs : notice de l’œuvre de comparaison.
Les positions d’attribution évoluent avec la recherche. La formulation de cet article suit la notice institutionnelle la plus récente consultée : « attribué à Johannes Vermeer ».
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