Portrait, mythologie et fleurs
Flora de Rembrandt : versions, fleurs et identité du modèle
De la jeune épouse couronnée de tulipes à la figure méditative peinte vingt ans plus tard, Rembrandt transforme la déesse du printemps en laboratoire du portrait.

Réponse immédiate
Flora n’est pas un portrait unique
Rembrandt revient plusieurs fois à l’image de Flora, déesse romaine des fleurs et du printemps. Les tableaux de 1634, 1635 et 1641 sont étroitement liés à Saskia van Uylenburgh, son épouse. La Flora vers 1654 du Metropolitan Museum est plus énigmatique : le musée souligne qu’elle peut reprendre en partie le souvenir de Saskia, sans identifier avec certitude la femme qui posa.
Ces œuvres ne forment pas une série officielle conçue d’avance. Elles partagent plutôt un vocabulaire : couronnes végétales, fleurs tenues ou portées, costumes hors du temps et identité suspendue entre personne réelle et figure mythologique. D’une version à l’autre, l’abondance décorative recule au profit d’une peinture plus grave et plus matérielle.

Qui est Flora ?
Une déesse antique habillée par Amsterdam
Dans la mythologie romaine, Flora préside aux fleurs, au printemps et à l’épanouissement de la végétation. Les artistes de l’époque moderne l’identifient par des attributs simples : bouquet, guirlande, couronne de fleurs, vêtements légers ou pastoraux. Rembrandt ne cherche pourtant pas une reconstitution archéologique de Rome.
Ses costumes assemblent velours, satin, broderies, perles et étoffes inspirées de la Renaissance. Ils appartiennent à ce théâtre vestimentaire qu’il alimentait grâce à sa collection d’accessoires. La peinture peut ainsi fonctionner comme un « portrait historié » : une personne reconnaissable adopte l’apparence d’un personnage mythologique, sans cesser tout à fait d’être elle-même. Bellone, peinte en 1633, montre la même méthode appliquée à la déesse de la guerre.
Flora permet aussi de rapprocher deux genres prestigieux. Le portrait rend une présence individuelle ; la peinture d’histoire élève cette présence vers une idée universelle — jeunesse, fertilité, saison nouvelle. L’ambiguïté n’est pas un défaut à résoudre, mais le principe poétique de l’image.
1634 · Ermitage
La jeune épouse couronnée de fleurs
Rembrandt épouse Saskia van Uylenburgh en juillet 1634. La Flora de l’Ermitage, signée et datée de cette année, est traditionnellement comprise comme une image de la jeune femme sous les traits de la déesse. Le lien est très plausible grâce aux ressemblances avec d’autres portraits, mais le tableau reste plus qu’un document conjugal.
La figure se tourne avec retenue. Son visage, doucement éclairé, contraste avec le faste du costume : manches brodées, manteau bleu, chaîne, perle et tissus superposés. La tige fleurie traverse la composition en diagonale, tandis que la couronne prolonge les boucles des cheveux. Les fleurs n’apparaissent pas comme une nature morte indépendante ; elles participent à l’identité fabriquée du modèle.
La palette mêle verts profonds, bleus froids, ocres et éclats rouges. Rembrandt distribue la précision selon une hiérarchie : le visage et certains ornements attirent l’œil, alors que le feuillage sombre se dissout. Cette sélection crée une présence plus convaincante qu’une description uniforme.
Repères établis : huile sur toile, 125 × 101 cm, musée de l’Ermitage, inventaire ГЭ-732. L’Hermitage Foundation UK donne Saskia comme modèle et rappelle que l’œuvre date de l’année du mariage.

1635 · National Gallery
Un bouquet devenu architecture
La version londonienne est officiellement intitulée Saskia van Uylenburgh in Arcadian Costume. Le titre « Saskia en Flora » reste fréquent, car le costume, la couronne et l’immense brassée de fleurs correspondent clairement à la déesse du printemps. La National Gallery identifie des tulipes, roses, primevères et petits œillets.
Ici, les fleurs pèsent. La main se raidit sous le bouquet ; l’autre serre un bâton de bergère enveloppé de feuilles. Le corps semble légèrement reculer. La notice du musée envisage, sans l’affirmer, que Saskia ait pu être enceinte au moment de la pose. Cette lecture s’appuie sur la posture et la petite chaîne placée devant le ventre, mais elle demeure une hypothèse.
Le vert pâle du vêtement, l’or des broderies et les manches translucides donnent à la figure une splendeur presque scénique. Pourtant, son regard ne rencontre pas directement le nôtre. Il se porte un peu de côté, peut-être vers le peintre. Ce léger décalage empêche l’allégorie de devenir froide : la déesse conserve la vulnérabilité d’une personne observée.

Lire les fleurs
Botanique exacte ou langage poétique ?
Il est tentant d’attribuer à chaque espèce une signification fixe. Cette méthode devient vite fragile. Une rose peut évoquer l’amour, une tulipe la rareté, une primevère le printemps ; mais le tableau ne fournit pas de dictionnaire univoque. Les fleurs sont d’abord des signes d’abondance saisonnière et des défis de peinture.
La comparaison avec Minerve, également peinte en 1635, éclaire la méthode de Rembrandt : fleurs et bâton identifient Flora comme livres, globe et armure désignent la déesse de la sagesse. L’attribut oriente la lecture sans effacer la présence humaine du modèle.
Le sens le plus sûr vient de l’ensemble : végétation fraîche, jeunesse du modèle et costume arcadien construisent l’idée de floraison. Les lectures concernant grossesse, fécondité personnelle ou destin familial doivent être présentées comme des interprétations, pas comme des messages codés prouvés.

1641 · Dresde
Une seule fleur, une présence plus intime
En 1641, la profusion s’efface. Saskia tient une fleur unique devant elle. Le rouge chaud du vêtement, les perles et la lumière sur le visage suffisent à maintenir l’écho de Flora. Le tableau est souvent appelé Saskia en Flora ou Saskia avec une fleur, deux titres qui orientent différemment le regard.
Si l’on privilégie « Flora », la fleur devient attribut mythologique. Si l’on privilégie « Saskia », elle ressemble à un geste offert dans un portrait privé. La main avancée crée un lien direct avec le spectateur, tandis que le fond sombre simplifie la scène. La figure paraît moins costumée par une histoire que traversée par son souvenir.
L’œuvre date de l’année de la naissance de Titus, seul enfant du couple à atteindre l’âge adulte. Saskia meurt en 1642. Cette chronologie donne aujourd’hui au portrait une intensité rétrospective, mais il serait abusif de prétendre que Rembrandt y annonce consciemment la disparition prochaine de son épouse.

La personne et le rôle
Reconnaître Saskia sans confondre les images
Un portrait de Saskia sans bouquet permet de tester l’identification autrement qu’en répétant la même Flora sous forme de détail. On retrouve la rondeur du visage, les yeux largement ouverts et la chevelure claire, mais chaque œuvre transforme ces traits selon son costume, son éclairage et sa fonction.
Cette comparaison montre pourquoi une ressemblance ne suffit pas toujours à nommer un modèle. Rembrandt idéalise, déplace les contours et travaille parfois une image sur plusieurs années. Les documents de musée, la provenance et les rapprochements techniques complètent donc l’impression visuelle.
Dans la version de 1641, la petite fleur demeure décisive : elle commande la diagonale de la main au visage et transforme la pose en offrande. Le portrait distinct présenté ici aide à mesurer ce que l’allégorie ajoute à la présence réelle de Saskia.
Chronologie
Quatre visages du printemps
Flora, Saint-Pétersbourg
Couronne abondante, tige fleurie, costume somptueux ; Saskia est très probablement le modèle.
Costume arcadien, Londres
Grand bouquet botanique et bâton de bergère ; identité de Saskia établie par le musée, lecture en Flora par les attributs.
Saskia avec une fleur, Dresde
Une seule fleur, fond sombre et relation plus directe ; le portrait et l’allégorie deviennent presque indissociables.
Flora, New York
Chapeau fleuri, couleur assombrie et touche large ; l’identité du modèle n’est pas certaine.

Vers 1654 · Metropolitan Museum
Le printemps devient automnal
Vingt ans après la version de l’Ermitage, la Flora du Met semble plus intérieure. La figure se présente de profil, sous un large chapeau chargé de fleurs. Les blancs de la blouse, les jaunes et les bruns chauds émergent d’une gamme sombre. La matière est plus visible : la peinture ne dissimule plus son épaisseur ni ses reprises.
Le Metropolitan Museum insiste sur l’influence de Titien. Rembrandt n’a jamais voyagé en Italie, mais il connaissait la peinture vénitienne par les collections et les estampes. Il retient moins la précision linéaire que la puissance de la couleur, la masse du costume et la dignité d’une figure demi-longueur.
Cette Flora n’est pas une simple reprise mélancolique de 1634. Elle transforme l’allégorie elle-même. Le printemps n’est plus seulement fraîcheur et promesse : il devient mémoire, poids du temps et persistance de la beauté dans une matière sombre.

Identité du modèle
Saskia, Hendrickje… ou une image composite ?
Pour les œuvres des années 1630 et de 1641, Saskia constitue le point de référence principal. La situation de 1654 est différente : elle est morte depuis douze ans. Le Met écrit que la déesse peut être fondée « en partie » sur un portrait de Saskia. Cette formule prudente autorise la mémoire du visage sans transformer la toile en portrait posthume certain.
Hendrickje Stoffels, représentée dans le portrait distinct ci-contre, est parfois proposée comme modèle. La proximité chronologique rend l’idée séduisante, mais la notice du Met ne l’affirme pas. La comparaison visuelle ne constitue donc pas une preuve ; les traits peuvent aussi provenir d’un modèle d’atelier, retravaillé vers un type idéal ou enrichi de souvenirs.
Le fait le plus rigoureux est donc négatif : l’identité de la femme de 1654 n’est pas établie. Dire « Flora » décrit le rôle pictural ; dire « Saskia » ou « Hendrickje » exige un niveau de preuve que l’œuvre seule ne fournit pas.
Comparer
Fleurs, lumière, costume et regard
| Version | Fleurs | Costume | Lumière | Identité |
|---|---|---|---|---|
| 1634, Ermitage | Couronne et tige fleurie | Broderies, manteau bleu, perle | Douce, centrée sur le visage | Saskia très probablement |
| 1635, National Gallery | Grand bouquet, couronne, feuillage | Arcadien, vert pâle et or | Claire, descriptive | Saskia identifiée |
| 1641, Dresde | Une fleur offerte | Rouge chaud, perles | Intime, fond sombre | Saskia |
| Vers 1654, Met | Chapeau couvert de fleurs | Blouse blanche et drapé jaune | Sombre, coloriste | Non établie ; souvenir possible de Saskia |
Faits et interprétations
Ce que les œuvres permettent vraiment d’affirmer
Faits établis
Les musées confirment dates, supports, dimensions et attributions. Saskia est nommée dans le titre londonien. Le Met date sa Flora vers 1654 et ne donne pas de modèle certain.
Interprétations solides
Couronnes, bouquets et costume pastoral renvoient à Flora, au printemps et à l’abondance. Le passage vers une touche plus large correspond à l’évolution de Rembrandt.
Hypothèses
La grossesse possible en 1635, l’identification de Hendrickje en 1654 ou une signification précise pour chaque fleur doivent rester conditionnelles.
Méthode de lecture
Comment observer une Flora de Rembrandt
Commencez par le visage
Repérez la zone la plus nette et la plus claire. Mesurez ensuite combien de détails se dissolvent en s’éloignant du regard.
Suivez les diagonales
Tige, bouquet, main ou bord du chapeau conduisent l’œil. Ils transforment les accessoires en structure.
Identifiez sans surinterpréter
Nommez les espèces visibles lorsque le musée le permet, mais évitez d’attribuer automatiquement un symbole fixe à chaque fleur.
Comparez les matières
Distinguez la peau, les perles, le satin, la broderie et les pétales. Rembrandt change sa touche selon ce qu’il veut rendre sensible.
Testez la distance
De près, la Flora de 1654 devient peinture épaisse ; de loin, les touches se réunissent en volume et en lumière.
Séparez rôle et personne
Flora est le rôle mythologique. Saskia ou Hendrickje est l’identité possible du modèle. Les deux questions ne réclament pas la même preuve.
Dans la boutique
Deux versions exactes à redécouvrir
La boutique propose les reproductions correspondant exactement à la Flora de 1634 de l’Ermitage et à la Flora vers 1654 du Metropolitan Museum. Elles sont présentées comme reproductions peintes, sans confusion avec les originaux conservés par les musées.
Où voir les œuvres ?
De Saint-Pétersbourg à New York
Ermitage
La Flora de 1634 est conservée au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Vérifiez les conditions d’accès et l’accrochage avant tout déplacement.
National Gallery
Saskia en costume arcadien, 1635, appartient à la collection principale de Londres et est indiquée en salle 22 dans la notice consultée.
Dresde et New York
La version de 1641 se trouve à la Gemäldegalerie Alte Meister de Dresde ; celle vers 1654 est annoncée en galerie 616 au Met Fifth Avenue.
FAQ
Questions fréquentes
Qui est Flora dans la mythologie romaine ?
Flora est la déesse des fleurs, du printemps et de l’épanouissement végétal. Une couronne ou un bouquet suffit généralement à l’identifier.
Saskia est-elle le modèle de toutes les Flora de Rembrandt ?
Elle est liée avec assurance aux versions de 1635 et 1641, et très probablement à celle de 1634. Pour la toile vers 1654, le Met évoque seulement une inspiration partielle possible.
Hendrickje Stoffels a-t-elle posé pour la Flora de 1654 ?
C’est une proposition récurrente, compatible avec la chronologie, mais non confirmée par la notice du Metropolitan Museum. Il faut la présenter comme hypothèse.
Combien de versions de Flora Rembrandt a-t-il peintes ?
On compare généralement quatre jalons majeurs datés de 1634, 1635, 1641 et vers 1654, même si leurs titres oscillent entre Flora, costume arcadien et portrait de Saskia avec une fleur.
Quelles fleurs voit-on dans le tableau de 1635 ?
La National Gallery cite notamment tulipes, roses, primevères et petits œillets. Toutes les formes ne doivent cependant pas être forcées dans une identification botanique.
Le tableau de 1635 représente-t-il Saskia enceinte ?
Le musée envisage cette possibilité à partir de la posture, du poids du bouquet et d’une chaîne soulignant le ventre, mais précise qu’elle ne peut être tenue pour certaine.
Pourquoi les costumes ne sont-ils pas romains ?
Rembrandt compose un vêtement poétique à partir de modes anciennes, d’accessoires d’atelier et d’un imaginaire pastoral. Il cherche une présence intemporelle plutôt qu’une exactitude archéologique.
Existe-t-il des reproductions exactes dans la boutique ?
Oui, les versions de 1634 conservée à l’Ermitage et vers 1654 conservée au Metropolitan Museum disposent chacune d’une fiche produit dédiée.
Sources principales
Notices institutionnelles consultées
- Hermitage Foundation UK — Flora, 1634 : date, technique, dimensions et identification traditionnelle de Saskia.
- National Gallery — Saskia van Uylenburgh in Arcadian Costume, 1635 : dimensions, costume, fleurs, identité et hypothèse de grossesse.
- Metropolitan Museum of Art — Flora, vers 1654 : technique, dimensions, provenance, influence de Titien et prudence sur le modèle.
- Staatliche Kunstsammlungen Dresden : collection de la Gemäldegalerie Alte Meister ; version de 1641, inventaire Gal.-Nr. 1562.
Consultation : août 2026. Les titres historiques, les salles et les accrochages peuvent évoluer ; consultez chaque musée avant votre visite.
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