1913–1919 · La peinture prend corps

Renoir et la sculpture

À la fin de sa vie, Renoir ne renonce pas à créer : il change d’échelle, de matière et surtout de méthode. Avec Richard Guino puis Louis Morel, ses figures peintes deviennent terres, plâtres et bronzes.

La Laveuse, sculpture en bronze d'Auguste Renoir et Richard Guino
La Laveuse, 1916, bronze — Auguste Renoir et Richard Guino. Metropolitan Museum of Art, image Open Access.
1913Vollard organise la rencontre avec Richard Guino.
1914–16Venus Victrix donne une ampleur monumentale au nu.
1916Maternité et le buste d’Aline réactivent une image familiale.
1917Eau, ou Grande Laveuse, condense poids et mouvement.
1918–19Louis Morel modèle les derniers reliefs de danse et de musique.

Une ambition tardive

Pourquoi Renoir se tourne-t-il vers la sculpture ?

Parce que son œuvre tardive cherche moins l’instant fugitif que la permanence des corps. La sculpture lui permet d’éprouver en trois dimensions ce que ses tableaux explorent déjà : le poids, la rondeur, l’équilibre et la continuité du geste.

Renoir avait observé la sculpture dès sa jeunesse et tenté quelques portraits familiaux. Pourtant, ce n’est qu’en 1913, sous l’impulsion du marchand Ambroise Vollard, que l’expérience devient un programme cohérent. Le peintre a alors plus de soixante-dix ans. Ses rhumatismes déforment et paralysent ses mains, mais ils n’interrompent ni son regard ni son activité.

Dire qu’il « devient sculpteur » exige donc une précision. Renoir conçoit, choisit les motifs, dessine, corrige les profils et dirige les séances. La mise en matière est assurée par un autre artiste. Cette méthode collective n’est pas un détail pratique : elle est au cœur même de l’identité des œuvres.

Commanditaire, peintre, sculpteur

Un atelier à trois voix

1

Ambroise Vollard

Le marchand souhaite étendre l’œuvre de Renoir à la sculpture. Il sollicite Aristide Maillol, qui recommande le jeune Catalan Richard Guino, puis organise et finance la production et les éditions.

2

Auguste Renoir

Il apporte des peintures, des dessins, des modèles et une vision précise du volume. Il suit le travail, demande des modifications et juge les silhouettes depuis plusieurs angles.

3

Richard Guino

Formé à Barcelone et passé par l’atelier de Maillol, il invente les solutions plastiques. Ses mains ne copient pas mécaniquement : elles interprètent la couleur et la touche en masse, surface et rythme.

De l’image à l’objet

Comment une peinture devient-elle sculpture ?

ÉTAPE 01

Choisir un motif

Un tableau ancien, une étude récente ou un modèle vivant fournit le noyau de la composition.

ÉTAPE 02

Recomposer

Le passage au volume impose de résoudre le dos, les profils, les appuis et les vides absents de l’image plane.

ÉTAPE 03

Modeler

Guino travaille la terre ou le plâtre sous le regard de Renoir, qui corrige la pose et les proportions.

ÉTAPE 04

Éditer

Le modèle peut être traduit en terracotta, plâtre, ciment polychrome ou bronze par un fondeur.

Point essentiel : une sculpture n’est pas la reproduction tridimensionnelle d’un tableau. Elle est une nouvelle œuvre, issue d’une négociation entre une idée peinte, une main de sculpteur et les contraintes de la matière.

1914–1917

Trois sommets du cycle Renoir–Guino

Petite Laveuse en bronze par Renoir et Guino

1916–1917

La Laveuse / Eau

Le corps accroupi forme une architecture compacte. Le linge tendu transforme un geste quotidien en allégorie élémentaire.

Venus Victrix, sculpture monumentale de Renoir et Richard Guino

1914–1916

Venus Victrix

Haute de près de deux mètres dans sa version en plâtre conservée au musée d’Orsay, la Vénus tient la pomme du jugement de Pâris. Sa frontalité calme associe antiquité, chair moderne et ampleur décorative.

Le Jugement de Pâris par Pierre-Auguste Renoir

1914

Le Jugement de Pâris

La scène mythologique existe en peinture et en relief. Le groupe oblige à penser les trois déesses comme une suite de volumes, liée par les regards et les intervalles.

Mémoire familiale

Maternité : une image ancienne réinventée

Après la mort d’Aline Renoir en 1915, le peintre revient au portrait de son épouse allaitant leur fils Pierre, réalisé en 1885. Guino modèle vers 1916 un groupe en terre cuite d’après cette composition. La scène intime prend alors la stabilité d’un monument.

Le changement de médium déplace le sens. Dans la peinture, le jardin, la lumière et la couleur entourent la mère et l’enfant. Dans la sculpture, tout se concentre sur les appuis, le poids du petit corps et la courbe protectrice d’Aline. Renoir et Guino n’illustrent pas seulement un souvenir : ils lui donnent une présence physique.

Le projet funéraire initial n’aboutit pas sous cette forme. Le buste agrandi d’Aline est néanmoins placé sur sa tombe à Essoyes, tandis qu’une version de la Maternité est installée dans le jardin des Collettes.

À observer : le chapeau, le bras qui porte l’enfant et le triangle formé par les deux corps servent de charnières entre peinture et sculpture.
Maternité, Madame Renoir et son fils, terre cuite de Renoir et Guino
Maternité : Madame Renoir et son fils, vers 1916, terre cuite — National Gallery of Art, image Open Access.

Peinture ↔ volume

Deux passages révélateurs

Maternité peinte par Pierre-Auguste Renoir
MaternitéLe tableau de 1885 fournit une mémoire visuelle. Le groupe sculpté resserre les figures et transforme le quotidien en emblème.
Le Jugement de Pâris peint par Pierre-Auguste Renoir
Le Jugement de PârisLa peinture organise les figures par la couleur. Le relief doit créer une circulation réelle entre les corps et le fond.

Une histoire d’attribution

Richard Guino n’est pas une simple « main »

Pendant des décennies, le marché et de nombreux catalogues présentent ces sculptures sous le seul nom de Renoir. Pourtant, le passage de l’image au volume exige des décisions propres à la sculpture : construire les revers, régler les équilibres, animer les surfaces et inventer ce que le tableau ne montre pas.

La justice française reconnaît Richard Guino comme coauteur en 1971. Cette décision, confirmée définitivement en 1973, ne diminue pas Renoir. Elle décrit plus justement une œuvre née de deux intelligences artistiques, dans un contexte orchestré par Vollard.

Parler de « Renoir sculpteur » reste légitime à condition de toujours rendre visible la création de Richard Guino.

1918–1919 · Dernier chapitre

Louis Morel et les reliefs de la fin

Après la fin de la collaboration avec Guino en 1918, Renoir confie le modelage de ses dernières sculptures à Louis Fernand Morel, jeune sculpteur originaire d’Essoyes. Ensemble, ils réalisent trois reliefs, notamment des danseuses au tambourin et un joueur de flûteau.

Le choix du bas-relief est significatif. Il se situe entre dessin et sculpture : les figures se détachent du fond sans devenir entièrement autonomes. Les thèmes de danse et de musique évoquent une antiquité joyeuse, proche des fresques de Pompéi et de l’idéal méditerranéen qui traverse l’œuvre tardive de Renoir.

Ces œuvres ne prolongent pas seulement le cycle Guino. Leur rythme plus linéaire et décoratif montre une nouvelle adaptation à la sensibilité de Morel et à l’affaiblissement du peintre, mort en décembre 1919.

Joueur de flûteau, relief de Renoir modelé par Louis Morel
Pipe Player / Joueur de flûteau, vers 1918–1919, terre cuite — Philadelphia Museum of Art, œuvre signalée Public Domain.

Une fin de carrière expérimentale

La sculpture éclaire les derniers tableaux

1907

Renoir s’installe aux Collettes, à Cagnes-sur-Mer, dans un paysage d’oliviers qui nourrit son idéal méditerranéen.

1913

Le travail avec Guino commence. Les figures peintes sont désormais pensées pour tourner dans l’espace.

1915

La mort d’Aline et la guerre assombrissent la vie familiale, tandis que la création se poursuit avec intensité.

1918–19

Les reliefs de Morel et les grandes baigneuses portent l’idéal tardif à son point d’aboutissement.

1919

Renoir meurt aux Collettes le 3 décembre, laissant peinture et sculpture dans un dialogue inachevé.

Dans Les Baigneuses de 1918–1919, les corps semblent modelés par couches. Les contours ne découpent plus des silhouettes légères : ils construisent des masses liées au paysage. La sculpture aide à comprendre cette densité nouvelle.

Inversement, la couleur reste présente dans les sculptures par la patine, la polychromie du ciment et la vibration des surfaces. Guino traduit la touche de Renoir sans chercher à la figer. Ainsi, la fin de carrière n’oppose pas peinture et sculpture : elle les fait travailler l’une par l’autre.

Les Baigneuses de 1918-1919 par Pierre-Auguste Renoir
Les Baigneuses, 1918–1919 — masses, courbes et continuité du paysage.

Guide de regard

Comment regarder les sculptures de Renoir et Guino ?

Tournez autour

Un bon point de vue ne suffit pas. Comparez face, profils et dos : les écarts révèlent les décisions de Guino.

Suivez la surface

Les creux, bosses et empreintes captent la lumière comme la touche peinte, mais changent avec votre déplacement.

Repérez les appuis

Genou plié, drapé, socle ou fond de relief : chaque support organise le poids et empêche la forme de se dissoudre.

Questions fréquentes

Renoir sculpteur en huit réponses

Quand Renoir commence-t-il vraiment la sculpture ?

Après quelques essais plus anciens, il entreprend un programme sculpté cohérent en 1913, à l’initiative d’Ambroise Vollard et avec Richard Guino.

Renoir modelait-il lui-même la terre ?

Son arthrite rendait ce travail presque impossible. Il concevait les œuvres, fournissait dessins et tableaux, suivait les séances et corrigeait les formes ; Guino puis Morel assuraient le modelage.

Qui était Richard Guino ?

Richard Guino était un sculpteur catalan formé à Barcelone et collaborateur d’Aristide Maillol. Il travaille avec Renoir de 1913 à 1918 et est juridiquement reconnu comme coauteur des sculptures communes.

Quelles sont les sculptures les plus connues de Renoir et Guino ?

Venus Victrix, Le Jugement de Pâris, Eau ou La Grande Laveuse, Maternité et plusieurs portraits ou médaillons comptent parmi les ensembles majeurs.

Pourquoi parle-t-on de co-création ?

Renoir apportait la vision, les motifs et la direction, tandis que Guino inventait leur existence tridimensionnelle. Le volume exigeait des choix que la peinture ne pouvait fournir directement.

Quel rôle joue Ambroise Vollard ?

Le marchand suscite le projet, trouve le collaborateur par l’intermédiaire de Maillol, finance la production et organise l’édition des sculptures.

Qui remplace Guino à la fin de la vie de Renoir ?

Louis Fernand Morel modèle vers 1918–1919 trois bas-reliefs consacrés à la danse et à la musique, dont le Joueur de flûteau.

Quel lien existe entre les sculptures et les dernières Baigneuses ?

Les deux médiums partagent une recherche de monumentalité, de courbes continues et de corps intégrés au paysage. La sculpture rend particulièrement lisible le poids des figures tardives.

Voir Renoir autrement

La fin de carrière n’est pas un retrait : c’est un laboratoire.

En faisant dialoguer peinture, terre, plâtre et bronze, Renoir, Guino et Morel construisent une œuvre tardive où la fragilité physique du peintre contraste avec l’ampleur des formes.

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